“Désert d’Essakane : un festival au bout du monde” par Sylvie Saint Jacques
Dans le circuit culturel planétaire, on dit du Festival au désert d’Essakane qu’il est «le plus lointain des festivals «. En janvier dernier, quelque 10 000 campeurs – nomades touaregs, mordus de musique malienne ou intrépides voyageurs – se sont donné rendez-vous dans la portion malienne du Sahara, pour la huitième présentation de cette rencontre internationale, à deux heures de piste de la mythique ville de Tombouctou. La Presse y était. Et, contrairement à nombre d’explorateurs du XIVe siècle, elle en est revenue…
Il y a de ces évènements qui ne surgissent que très fortuitement dans une vie. Par exemple: partager sa natte et quelques plats de brochettes et de «riz sauce» avec un musicien italien, un voyageur des Canaries, une photographe espagnole, un guérisseur-féticheur malien et son apprenti du village voisin.
Pendant trois jours et trois nuits, le Festival au désert d’Essakane au Mali reproduit un village global où les Touaregs à dos de dromadaire côtoient les globe-trotters en bermudas. La musique, dénominateur commun de tous ces festivaliers, résonne d’une dune à l’autre jusqu’aux heures tardives de la nuit, rythmant le ballet céleste des étoiles filantes.
À Essakane, on prend le thé sur la dune avec un nouvel ami touareg, on apprend à négocier dur avec les tenaces vendeurs d’artisanat, on danse jusqu’à l’aube sur la musique de Tinariwen, on se laisse porter par le mouvement des griots traditionnels… Ce faisant, on apprend quelques mots de bambara (langue nationale malienne) et de tamachek (la langue des Touaregs), même si à peu près tout le monde peut se débrouiller en français.
Au Festival au désert, le sourire béat plaqué sur la bouille des festivaliers devenus campeurs touaregs sert de langue universelle. C’est que la majorité d’entre nous sont tout simplement ébahis (ou soulagés!) d’être finalement arrivés à destination. Pour franchir la soixantaine de kilomètres qui séparent Tombouctou de l’oasis d’Essakane, il y a évidemment le «forfait dromadaire», moyen de transport privilégié par les Touaregs. Les Occidentaux adeptes de la méthode motorisée, eux, se serrent comme des sardines dans des 4X4 aux conditions variables.
Pourquoi diable faire la route jusqu’au fin fond du désert? Parce qu’Essakane, c’est tout simplement la Mecque des festivals de musique malienne. Aussi, parce que le nom de Tombouctou a un attrait irréel. Et bien sûr, parce qu’en matière de dépaysement, on peut difficilement imaginer mieux.
On débarque au Festival au désert incrédule et désorienté. Autour de nous, les dunes, les tentes en coton blanc, les dromadaires aux parures élégantes, les équipes de tournage européennes et des griots nous frappent par leur étrangeté. Mais rapidement, on cède à un certain état de grâce, envoûté par l’immensité du désert. Et avec notre turban touareg coloré pour protéger la tête du soleil – véritable emblème du festival! – on devient tous un peu nomades. L’Afrique, devenue si festive et rassembleuse, n’a plus rien à voir avec les images de guerre et de famine que nous transmet incessamment le bulletin de nouvelles. Façon comme une autre de dire que le PIB du Mali est inversement proportionnel à la richesse de sa culture…
Pour Ellie, animatrice de radio new-yorkaise, le transport routier Bamako-Essakane a duré quatre jours et demi dans un 4X4 qui brisait continuellement. Dépitée? Bien au contraire. La joviale cinquantenaire était simplement euphorique à l’idée d’assister aux concerts de Vieux Farka Touré et Tinariwen. «Ce sont les musiciens que j’écoute continuellement chez moi.»
Ali, jeune nomade touareg de 18 ans et fana de rap malien, semble quant à lui tout à fait disposé à élargir son cercle d’amis. Et alors que nous escaladons tranquillement la dune offrant le meilleur point de vue sur la scène principale, il partage ses impressions sur l’ouverture internationale de «son» festival. «Ça me plaît, ces gens qui viennent de partout. On parle de tout: du désert, de la vie…»
L’origine du Festival
Mamatal Ag Dahmane, l’un des programmateurs du Festival au désert, fait partie d’une classe «hybride» de Touaregs autant hommes d’affaires que nomades. Plusieurs mois par année, il sillonne l’Europe, portable à la main, pour faire la promotion du festival. Le reste du temps, il part en caravane dans le Sahara.
Entre deux coups de fil, terré dans sa tente où il se protège du soleil de plomb, Mamatal nous raconte l’origine du Festival au désert.
«Le festival a commencé comme une fête traditionnelle touareg organisée trois jours après la fête de Tabaski. Au moment de la rébellion – au milieu des années 90 – le festival a été interrompu, parce que les Touaregs ont été contraints de se réfugier dans les pays frontaliers. Au retour des réfugiés, on a voulu reprendre cette fête tout en l’ouvrant au monde extérieur et en gardant sa base traditionnelle.»
Sept ans après son retour, le Festival au désert a une programmation composée de 50% de musique traditionnelle, 25% de musique africaine (tous pays confondus) et 25% d’artistes «hors Afrique.» 9000 festivaliers étaient Maliens (ou Touaregs) et 1000 étaient des Occidentaux.


